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Le consentement
éclairé
Christophe PERREY - ATER au Collège
de France
Le consentement du sujet représente la
clé de voûte des déclarations et codes
internationaux régissant l’éthique de
la recherche. Il renvoie au principe de respect des personnes
dans leur autonomie décisionnelle. En règle
générale, ce consentement est affublé
de différents qualificatifs. L’on souhaite tour
à tour qu’il soit volontaire, informé,
conscient, libre, éclairé ou express.
Le CMIOS définit le consentement informé
comme étant la décision prise par un individu
compétent de participer à une recherche. Cela
suppose que l’individu ait reçu l’information
nécessaire, qu’il l’ait comprise et qu’il
ait pris sa décision sans avoir fait l’objet
de coercitions, d’influences indues, d’incitations
ou d’intimidations.
Il est nécessaire de présenter
de manière claire et accessible le but de la recherche,
sa durée, les avantages attendus, les risques encourus,
les moyens mis en œuvre pour protéger la confidentialité
ou encore les modalités d’indemnisation. De même,
le sujet doit rester libre de revenir sur sa décision
à tout moment durant l’essai sans en subir de
conséquences négatives.
Mon exposé vise à repérer
les difficultés posées par le recueil du consentement
dans les populations peu familières des concepts biomédicaux.
Je ne distinguerai pas la situation des pays du Nord de la
situation des pays du Sud. Les problèmes sont les mêmes.
En revanche, ils se posent avec une acuité différente.
L’éthique de la recherche ne se
réduit pas à l’application d’un
point de procédure. Il est toujours nécessaire
de s’interroger sur la pertinence scientifique d’un
projet, sur ses finalités sociales ou encore sur ses
retombées pour les populations. L’éthique
précède, accompagne et suit les essais cliniques.
Lorsqu’un essai se déroule dans
un contexte interculturel, le recueil du consentement soulève
différents problèmes.
Le premier, d’ordre philosophique ou anthropologique,
pose le débat entre l’universalisme et le relativisme
des normes employées. Les tenants de la philosophie
relativiste estiment que toutes les formes de vérité
ou de normes sont contextuelles. Elles sont inscrites dans
un espace moral, culturel et historique local. De fait, elles
sont contingentes et incommensurables. Aucune n’est
meilleure qu’une autre. En conséquence, les systèmes
de valeur et les différences culturelles doivent être
respectées de manière absolue, sous peine de
se transformer en impérialiste éthique.
A contrario, les universalistes, partant du
constat qu’il existe des valeurs universelles partagées
par tous les êtres humains, estiment possible d’édicter
des règles internationales qui peuvent et doivent être
respectées en tout point du globe.
Il existe, face à ces deux positions
quelque peu caricaturales, des positions intermédiaires
Ainsi, les relativistes critiques préfèrent
engager un débat ou une négociation entre les
deux morales plutôt que de les opposer. De même,
ils invitent à observer avec une grande attention les
usages sociaux, politiques ou religieux de morales qui peuvent
être manipulées par des groupes d’intérêt.
Cependant, il n’est pas évident
qu’il soit toujours possible, lorsqu’un consentement
communautaire est recherché, d’identifier le
leader légitime pour prendre une décision au
nom de la communauté. De plus, il convient de prendre
garde à une certaine forme de culturalisme visant à
représenter une culture en un bloc homogène
au sein duquel tous les individus seraient semblables et défendraient
la même position face à un problème déterminé.
Les normes prescrites se heurtent à un
problème de mise en application. Dans ce domaine, la
situation des pays en développement est extrêmement
contrastée. Tous ces pays ne possèdent pas un
comité national d’éthique ou un comité
de protection des personnes chargé d’évaluer
les protocoles de recherche. Lorsque ces instances n’existent
pas, ce sont bien souvent les Ministères qui donnent
leur aval pour la recherche. Lorsqu’elles existent,
leur manque de moyens les empêche de vérifier
la manière dont l’essai se déroule et
la manière dont l’information est délivrée.
Enfin, les investigateurs et les promoteurs font preuve d’une
sensibilité inégale face à l’éthique
de la recherche. Certains s’en tiennent au respect du
minimum administratif requis, quand d’autres vont jusqu’à
étudier la manière dont le consentement est
recueilli.
Ce recueil du consentement se heurte à
des problèmes d’information et de communication.
Les directives internationales insistent pourtant sur la nécessité
de s’assurer du niveau de compréhension des personnes.
Dans son point 4, les guidelines du CIOMS énoncent
que le consentement doit démarrer dès la prise
de contact initiale et continuer tout au long de l’étude.
L’investigateur doit répondre à toute
question qui pourrait lui être formulée. Dans
certains cas, le chercheur peut procéder à un
test oral ou écrit pour déterminer si l’information
a été correctement comprise. Ce souci est extrêmement
louable. Il est tout de même très rare qu’un
investigateur de recherche, qui se situe souvent dans une
logique de recrutement rapide, en arrive jusque-là.
De plus, si tel était le cas, les personnes les moins
aptes intellectuellement se verraient privées de la
possibilité de participer à un essai.
Le contenu de l’information à délivrer
pose également un certain nombre de difficultés.
Les concepts qui sont régulièrement utilisés
dans les essais sont parfois difficiles à transmettre.
C’est notamment le cas pour la randomisation et le placebo.
Deux anthropologues et un épidémiologiste ont
mené une étude sur la compréhension d’un
essai visant à évaluer l’efficacité
de l’AZT dans la transmission périnatale du VIH.
Sur les 57 femmes interrogées, 23 ont associé
la randomisation à une loterie, 22 ne savaient pas
du tout de quoi il était question et 12 ne se sont
pas exprimées. Par ailleurs, aucune de ces femmes n’a
été en mesure de restituer clairement le principe
du placebo - qui est un produit d’aspect identique au
médicament, mais sans principe pharmacologiquement
actif à l’intérieur.
Il est difficile de traduire les informations
relatives à certaines pathologies. Ce problème
s’est posé avec une grande acuité lorsqu’une
étude visant à évaluer la meilleure stratégie
de vaccination contre l’hépatite B a été
lancée en Côte d’Ivoire. La seule traduction
du terme hépatite B s’est avérée
difficile. Le mot finalement employé « djoukadjogbé
» recouvrait un ensemble de symptômes - fièvre,
fatigue, maux de tête et manque d’appétit.
Il pouvait tout aussi bien désigner une forme de paludisme
appelé dans la nosologie populaire « le paludisme
blanc ». Il n’est donc pas du tout certain que
les personnes aient bien compris que le vaccin était
en fait utilisé contre une autre pathologie, celle
que nous appelons hépatite B. Toutefois, cela n’est
pas propre au contexte interculturel. Une information est
toujours comprise de manière partielle et réinterprétée
en fonction des espoirs, des craintes ou encore du niveau
d’instruction des personnes qui la reçoivent.
Les moyens de transmission de l’information
sont divers. Le support écrit, théoriquement
rédigé dans un langage accessible, présente
l’avantage d’offrir un délai de réflexion
indispensable. Toutefois, les personnes analphabètes
et isolées sont incapables de comprendre le sens de
l’information communiquée. D’autres essais
sur les médias à utiliser ont été
réalisés. Ainsi, la vidéo a été
testée à plusieurs reprises. L’investigateur
y diffusait, en langue locale, des informations relatives
à l’essai. Bien évidemment, ce procédé
permet d’être certain que tous les participants
à l’essai ont reçu la même information.
Néanmoins, il empêche de savoir si les personnes
ont véritablement compris ce qui leur a été
dit. Par ailleurs, il nécessite que les dispensaires
soient équipés du matériel adéquat,
ce qui est loin d’être toujours le cas.
Les entretiens individuels représentent
le moyen idéal de communication. Néanmoins,
ils réclament beaucoup de temps. Ils peuvent donc être
suppléés par des séances collectives,
réalisées à base de supports visuels
- dessins ou photos. A la fin de ces séances, il est
demandé aux participants de reformuler les informations
reçues. Ce mode de communication est vivant et interactif.
Néanmoins, ce sont souvent les mêmes personnes
qui répondent aux questions. De plus, ce mode de communication
ne favorise pas forcément la concentration et l’écoute,
car il prend souvent place dans des lieux de passage bruyants
et inadaptés.
Il n’existe pas de mode de communication
parfait. L’idéal consiste donc à combiner
les méthodes, l’essentiel étant que l’information
soit répétée et qu’un délai
de réflexion soit laissé aux personnes.
Chez les personnes analphabètes, la signature
du consentement est souvent confiée à un tiers
garant de la lecture de la notice et du consentement. Or ce
tiers ne vérifie pas toujours si la personne placée
sous sa responsabilité a véritablement compris
ce qui lui a été dit. La problématique
de la signature est extrêmement prégnante dans
les pays en développement. Il est déjà
arrivé, notamment lors d’un projet de recherche
mené au Niger, que la plupart des participants, parce
qu’ils étaient analphabètes, aient simplement
apposé une croix en bas du formulaire de consentement.
Voyant cela, le promoteur américain du projet a renvoyé
l’ensemble des documents. Au final, il a été
décidé de recourir à une tierce personne
garante de la transmission de l’information et capable
d’apposer une signature intelligible.
Les sources du consentement sont multiples :
les incitations financières, l’influence du conjoint,
l’influence des rumeurs, la perception du personnel
soignant ou les représentations du corps.
Dans les pays du Sud, où la plupart des
personnes vivent dans un dénuement financier, le moindre
dédommagement - de même que le moindre avantage
- devient rapidement incitatif. La participation à
un essai représente souvent la seule possibilité
d’être soigné et de rester en vie. De fait,
la question de la valeur du consentement se pose différemment.
Il est extrêmement difficile de trouver l’équilibre
entre un dédommagement légitime et un don persuasif.
D’une manière générale,
les circuits décisionnels sont beaucoup plus collectifs
en Afrique que dans le monde occidental. Il est fréquemment
demandé - et admis - dans les recommandations internationales
que l’avis d’un chef coutumier soit sollicité.
Ce chef est-il pour autant au-dessus de tout soupçon
? Pas nécessairement dans tous les cas. De plus, lorsqu’un
essai clinique se déroule en milieu urbain, où
les groupes ethniques sont nombreux, il devient extrêmement
difficile de repérer le chef coutumier, dont l’accord
n’est d’ailleurs pas forcément opposable
à l’accord individuel de la personne, bien qu’en
milieu rural, il ne soit pas certain qu’une personne
qui ne souhaite pas participer à un essai ose dire
non à son chef si celui-ci a dit oui.
Par ailleurs, la rumeur est un phénomène
social qui interfère dans le processus de prise de
décision. Il est déjà arrivé que
le taux d’inclusion d’un essai chute de manière
considérable en raison de la simple propagation d’une
rumeur. Dans le cadre de l’essai Hépaci en Côte
d’Ivoire, un bruit circulait comme quoi le vaccin administré
tuait les enfants. Une enquête a été menée.
Elle a prouvé que la rumeur avait été
lancée par une personne, très proche du milieu
marabout, qui n’avait pas été sollicitée
pour participer à l’essai. Elle n’avait
donc pas perçu la rémunération financière
qui l’accompagnait. Ce phénomène n’est
pas rare. Il évolue sur un terrain fertile. En effet,
il existe une réelle crainte des personnes au niveau
des populations concernées, d’être traitées
comme objets d’expérimentation.
La perception du personnel soignant constitue
une autre source de consentement. La crainte ou la confiance
que ce personnel inspire sont parfois déterminantes.
En Afrique, les relations soignants/soignés sont très
particulières. Elles sont teintées de violences
verbales, de violences physiques, de non-respect des normes
de bienséance et de favoritisme dans le traitement
des individus. De fait, accepter de participer à un
essai revient à entrer sous la protection des organisateurs
de l’essai, ce qui permet aux personnes concernées
d’être mieux prises en charge et mieux traitées.
Il est évident qu’en participant à un
essai, les personnes recherchent la protection des organisateurs.
Les représentations du corps ou des fluides
circulants interviennent également au niveau du consentement.
Il m’est arrivé, dans le cadre de l’étude
Hépaci, d’entendre une femme peule originaire
du Burkina Faso refuser tout vaccin et tout prélèvement
sanguin au motif que le sang représente l’eau
bénite que Dieu, dans sa miséricorde, a mis
dans le corps et qu’à ce titre, il ne doit être
ni retiré, ni recevoir un corps étranger.
Le consentement exprès pose la question
de la valeur qu’il est possible d’attribuer à
l’écrit. Cette valeur est variable selon les
cultures. Au niveau de l’étude Hépaci,
nous avons constaté qu’il existait trois catégories
de femmes : celles qui avaient compris le sens du document
et l’avaient signé, celles qui avaient signé
sans savoir de quoi il était question et celles qui
ne voyaient pas l’intérêt de signer car
la parole orale était suffisante.
Au final, il me semble que pour revêtir
une véritable valeur, le consentement doit reposer
sur un consensus pédagogique qui tienne compte des
réalités culturelles locales. La répétition
de l’information est extrêmement importante. Une
très belle étude a été réalisée
en Haïti à propos d’essais effectués
sur des antirétroviraux. Elle a démontré
que le taux de compréhension des personnes ayant donné
leur accord après la première information ne
s’élevait qu’à 20 %. Les investigateurs
de cette étude ont alors décidé de présenter
l’information à trois reprises aux personnes
incluses dans l’essai, ce qui a permis au taux de compréhension
d’atteindre 80 %.
Par ailleurs, pour optimiser les processus de
communication, il est indispensable d’avoir connaissance
de l’organisation sociale et des modalités de
prise de décision du collectif visé. Les moyens
- de fond comme de forme - employés pour transmettre
l’information doivent être évalués
préalablement.
Enfin, il est dommage que la diffusion des résultats
soit bien souvent occultée.
Le consentement est la pierre angulaire de tout
essai effectué sur une personne vivante. Pourtant,
il n’est pas toujours pris en compte par les responsables
des études cliniques menées dans les pays en
développement. Trop souvent, ces responsables se contentent
du minimum administratif en suivant ICH. Cette question du
consentement est donc à même de mobiliser des
collaborations entre des représentants de pays et de
disciplines différents. L’éthique de la
recherche n’est pas qu’une affaire de comité.
Les acteurs sont multiples.
Martin GNINAFON La
situation est très complexe dans les pays en développement.
L’analphabétisme et la multiplicité des
groupes ethniques en sont deux explications. Bien souvent,
le tiers garant est dans la même situation que la personne
qu’il est supposé représenter. Ne pensez-vous
pas que cela met en exergue la responsabilité du chercheur
? Celui-ci ne pourrait-il pas devenir le tiers garant moral
?
Par ailleurs, ne pensez-vous pas que la question
du placebo pose un problème éthique ?
Christophe PERREY Il
me paraît difficile de faire du chercheur le tiers garant
alors qu’il est partie prenante de l’étude.
Il ne s’agit que d’un pis-aller parfois utilisé
pour que l’essai soit tout de même réalisé.
Le chercheur ne peut, au plus, que garantir le fait d’avoir
apporté une information qui soit la plus claire et
la plus accessible possible. Ce n’est pas ensuite à
lui de signer le document garantissant que l’information
a été véritablement comprise. Concernant
le placebo, il est clair que des études scandaleuses
sont toujours menées. La récente affaire du
Cameroun, bien que complexe, en constitue un bel exemple
Charles BECKER
Avez-vous connaissance d’études qui ont évoqué
de manière spécifique les conditions du recueil
du consentement en Afrique ?
Christophe PERREY Je
possède une bibliographie. Je ne vois aucun inconvénient
à vous la transmettre. Pour autant, le déficit
d’études sur cette question reste incontestable.
Le consentement a davantage été étudié
dans les pays du Nord qu’en Afrique. Il est temps de
combler ce déficit.
Mathilde COUDERC Existe-t-il
une procédure de réévaluation systématique
du consentement au cours de l’essai ?
Comment vous semble-t-il possible d’évaluer
la qualité d’un consentement ?
Christophe PERREY La
question de la compréhension de l’information
n’est pas suivie au cours du temps. J’ai déjà
essayé d’y procéder dans le cadre d’un
essai ne présentant pas de dimension vitale. Il m’est
apparu qu’au-delà du niveau de compréhension,
le problème concernait essentiellement le niveau de
mémorisation de l’information délivrée.
Bertrand TAVERNE J’ai
eu l’occasion de mener des entretiens auprès
de patients enrôlés dans un essai clinique. Aucun
de ces patients ne se souvenait avoir signé un consentement
éclairé. Cela avait pourtant été
le cas. J’ai d’ailleurs récupéré
les protocoles originaux. Du coup, j’en viens à
me demander si les consentements éclairés visent
à protéger les patients ou les investigateurs.
Christophe PERREY En
l’état actuel des choses, il est incontestable
que le consentement vise avant tout à protéger
les promoteurs et investigateurs des essais. Il ne tient qu’à
nous de faire en sorte qu’il protège également
l’intérêt des patients.
Jean-Paul DEMAREZ
Tous les pays du monde ont déjà
été confrontés à la question de
la validité du consentement. Jadis, en France, lorsque
les notaires recevaient des personnes analphabètes,
ils leur faisaient écrire la mention « lu et
approuvé », en leur demandant de recopier péniblement
un modèle, au-dessus de la croix qui faisait office
de signature. Par ce geste, le paysan manifestait l’authenticité
de sa démarche. Il est amusant de constater que cette
mention figure encore dans tous les contrats d’assurance
alors qu’elle n’a aucune valeur juridique dès
lors que sont concernées des personnes qui savent lire
et écrire.
Le rôle du médecin consistant à
intervenir sur le corps d’un malade, il est impossible
que ce dernier reprenne son consentement en affirmant que
le médecin est intervenu sur son corps dans des conditions
discutables. Ce contentieux n’aura jamais lieu. Il est
donc logique que la personne se demande, après coup,
pourquoi il lui a été demandé de signer
un document de consentement. En fait, il lui a été
demandé de signer ce document pour une raison précise
: dans un certain nombre de circonstances, les publications
sont liées à la garantie des consentements.
Christophe PERREY Constater
que cette démarche n’est pas parfaite est une
chose. Prendre des décisions pour l’améliorer
en est une autre.
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